Un appartement plongé dans la pénombre, mise à part la faible lueur d’une lampe de chevet. Un téléphone qui sonne sans arrêt, mais auquel personne ne répond. Des centaines de photographies. Sur les murs. Sur le sol. Sur le lit aux draps défaits. Des photographies représentant toutes, sans exception, la même personne. Les mêmes yeux, le même nez, les mêmes lèvres… Sans exception.
Au milieu de ce décor, étendu à même le plancher froid et carrelé, un homme, les yeux clos. Une image serrée tout contre son cœur.
- Et si… murmure-t-il doucement. Et si…
Dans sa tête, un visage lui sourit. Un visage dont la perfection ne doit rien aux anges. Un visage et un corps divins, pouvant entraîner le plus saint des hommes à la folie. Un corps tout en courbes et en creux. Fait pour être aimé. Fait pour être adoré. Aimé. Adoré. Vénéré… Détesté.
- Et si…
L’adolescent pénétra maladroitement dans le salon aux odeurs d’Orient. Les murs, d’un bordeaux vivant et vibrant, étaient pratiquement tous cachés par des bibliothèques remplies de livres. Des livres de sciences occultes, de médecines douces, d’astrologie. Des romans d’amour, ou des policiers. Des bouquins théoriques traitant de secrétariat. Les divans, défoncés, mais d’apparence confortable, occupaient les espaces restants. Aucune télévision. Un système de son avait été posé à même le sol ; celui-ci jouait, en sourdine, quelques-uns des grands succès de Joe Dassin. À ses côtés, une machine à écrire antique, mais d’apparence presque neuve. L’adolescent effleura les touches du clavier du bout des doigts ; rêveur, il en pressa une. Le « E ».
- Elle est belle, n’est-ce pas ?
Il sursauta. Une jeune femme venait de pénétrer dans la pièce. Elle avait de longs cheveux noirs, des yeux verts brillants, et semblait à peine plus vieille que lui.
- Elle appartenait à ma tante. Elle me l’a donnée, quand j’ai décidé de quitter la France. La jeune femme esquissa un sourire en coin. Trêve de nostalgie. Je m’appelle Madeleine, mais tu peux m’appeler Maddie, si tu le veux. Toi, tu dois être Vincent. C’est ça ?
- Oui, dit-il, gêné.
Elle portait une jupe indienne, ainsi qu'un chandail à manches courtes, ample, qui laissait voir des bras dodus, pâles comme de la craie. Son visage était rond, avenant. Elle paraissait détendue, heureuse, en dépit des fines ridules sur son front et aux coins de ses yeux magnifiques.
Au milieu de ce décor, étendu à même le plancher froid et carrelé, un homme, les yeux clos. Une image serrée tout contre son cœur.
- Et si… murmure-t-il doucement. Et si…
Dans sa tête, un visage lui sourit. Un visage dont la perfection ne doit rien aux anges. Un visage et un corps divins, pouvant entraîner le plus saint des hommes à la folie. Un corps tout en courbes et en creux. Fait pour être aimé. Fait pour être adoré. Aimé. Adoré. Vénéré… Détesté.
- Et si…
L’adolescent pénétra maladroitement dans le salon aux odeurs d’Orient. Les murs, d’un bordeaux vivant et vibrant, étaient pratiquement tous cachés par des bibliothèques remplies de livres. Des livres de sciences occultes, de médecines douces, d’astrologie. Des romans d’amour, ou des policiers. Des bouquins théoriques traitant de secrétariat. Les divans, défoncés, mais d’apparence confortable, occupaient les espaces restants. Aucune télévision. Un système de son avait été posé à même le sol ; celui-ci jouait, en sourdine, quelques-uns des grands succès de Joe Dassin. À ses côtés, une machine à écrire antique, mais d’apparence presque neuve. L’adolescent effleura les touches du clavier du bout des doigts ; rêveur, il en pressa une. Le « E ».
- Elle est belle, n’est-ce pas ?
Il sursauta. Une jeune femme venait de pénétrer dans la pièce. Elle avait de longs cheveux noirs, des yeux verts brillants, et semblait à peine plus vieille que lui.
- Elle appartenait à ma tante. Elle me l’a donnée, quand j’ai décidé de quitter la France. La jeune femme esquissa un sourire en coin. Trêve de nostalgie. Je m’appelle Madeleine, mais tu peux m’appeler Maddie, si tu le veux. Toi, tu dois être Vincent. C’est ça ?
- Oui, dit-il, gêné.
Elle portait une jupe indienne, ainsi qu'un chandail à manches courtes, ample, qui laissait voir des bras dodus, pâles comme de la craie. Son visage était rond, avenant. Elle paraissait détendue, heureuse, en dépit des fines ridules sur son front et aux coins de ses yeux magnifiques.
- Désolée d'avoir tardé. Je devais coucher le bébé. Elle lui indiqua les sofas d'un geste large. Assieds-toi. Fais comme chez toi. Veux-tu quelque chose à boire ? J'ai du café, du jus, du thé, de l'eau de source...
- Non merci. Il baissa les yeux. Vous gardez un enfant ?
Elle rit. Un rire franc, qui résonna dans la pièce minuscule.
- Le garder ? En quelque sorte. Un très long gardiennage d'environ 18 ans...
- Oh ! C'est le vôtre ? Il ouvrit de grands yeux. Pourtant, vous semblez si jeune !
- Non. Ce n'est pas le mien. Tu t'es encore trompé... Tu es un garçon plutôt curieux, n'est-ce pas ? Elle prit place sur le sol, croisa les jambes. Tout à l'heure, c'est ma voisine qui t'a ouvert ? Une femme obèse aux cheveux gris et à l'air revêche ?
- Oui.
Maddie leva les yeux au ciel, puis soupira, exaspérée.
- Charmante femme ! Vraiment ! Je l'adorerais, si elle ne guettait pas mes allées et venues et ne s'intéressait pas tant aux gens qui viennent me visiter... Nouveau soupir. Je crois qu'elle ne me fait pas tellement confiance. 22 ans, et s'occuper seule d'un bébé... Le scandale ! Si elle savait, en plus, qu'il n'est pas le mien...
Vincent hocha la tête, distrait. Il venait de voir, placée bien en évidence sur une tablette de l'une des bibliothèques, une photographie représentant Maddie en compagnie de deux hommes. Vincent se crispa.
- Ça va ? questionna Maddie, qui s'en aperçut.
- Vous le connaissez ? La voix de l'adolescent était froide, atone. Charles Courtland, vous le connaissez ?
- Oui. Madeleine sourit. Il est mon meilleur ami. Depuis cinq ans. Un jeune homme assez... particulier, disons-le comme ça. Et toi ? Tu le connais ?
- J'ai travaillé avec lui. Dans son cabinet. Vincent serrait les poings, pinçait les lèvres. Certains le disaient bon avocat, mais moi, je ne voyais qu'un petit homme.
- À chacun son opinion. Les sourcils froncés, elle sortit un paquet de cartes d'une boîte glissée sous l'un des sofas. Tu es venu ici pour que je te tire aux cartes, non ? Le veux-tu toujours ?
- Oui.
Le ton était ferme. Maddie esquissa un sourire.
- Qu'est-ce qui te questionne, mon grand ? Les études ? Le travail ? L'argent ? L'amour ?
- L'amour...
La voix vascilla quelque peu. Il rougit, baissa les yeux. La jeune femme posa sa main sur son épaule, maternelle. Un contact qui ne dura que quelques secondes, mais qui apaisa l'adolescent.
- Avant de commencer, tu as quel âge ?
- 16 ans.
- Si jeune, et déjà si grave... Elle fit la moue. Tu es né quand ? Quelle date ?
- Le 24 juin...
La moue disparut.
- Un Cancer ! Elle applaudit. Sensible, mais obstiné. Un rêveur qui sait ce qu'il veut. Où il va.
- Si seulement c'était vrai...
- Si tu ne sais pas maintenant, tu le sauras bien un jour. Elle lui fit un clin d'oeil. Merci d'avoir assouvi ma curiosité. Maintenant, commençons !
Soudain, des pleurs. Vincent tiqua.
- Oh ! Le maître ne semble pas vouloir dormir. Dommage ! Maddie se releva. Vincent, pige quatre cartes au hasard dans le paquet, mais ne les regarde surtout pas. Je reviens !
Et elle s'éclipça. Vincent, sans se presser, pigea les quatre cartes. Il fixa à nouveau la photographie. Deux hommes et une femme. Maddie Pinard, Armand Jezabel, et, bien entendu, Charles Courtland. Charles Courtland avec sa beauté inhumaine, sa classe, son charisme, sa fortune, son humour sarcastique... Celui qui, même marié, fait soupirer toutes les femmes, la jolie Esther Odin y compris...
- Théo, dis bonjour à Vincent !
Vincent sursauta. Maddie tenait dans ses bras un nourrisson grassouillet et gazouillant.
- Ne t'en fais pas, Théo. Il a une drôle de tête, mais il est très gentil. Un peu timide, mais sympa. Embrassant la tête du poupon, elle reprit sa place lentement. Puis-je avoir tes cartes ?
Il les lui tendit. Le bébé le fixait de ses grands yeux innocents. L'adolescent détourna le regard, intimidé. Maddie plaça les cartes sur le sol, puis les retourna une à une.
- Intéressant.
- Et puis ? Vincent la regardait, inquiet.
- Tu es amoureux, il n'y a pas de doute. Depuis un bout de temps. Un amour pur, désintéressé... mais à sens unique. Ton béguin est une jeune fille très belle, mais inaccessible. Un peu comme une princesse dans sa tour.
Il hocha vivement la tête.
- Et... est-ce qu'elle va finir par s'intéresser à moi ?
- Désolée, mais les cartes ne semblent pas le croire. Elle a l'air d'en aimer un autre que toi. Maddie souffla sur les cheveux fins et sombres du bébé. Et, malheureusement pour toi, tu vas aimer cette fille pendant encore longtemps...
- Joyeux... Vincent se mordit la lèvre ; ses yeux étaient brillants. Merci.
La jeune femme eut pitié de lui.
- Veux-tu prendre Théo ? Quand je suis triste, ou quand je me sens particulièrement seule, je le prends dans mes bras, et mes soucis s'évaporent comme par magie. Veux-tu essayer ?
Vincent, d'abord hésitant, finit par tendre les bras.
Pourquoi pas ?
Avec mille précautions, elle plaça le poupon au creux des bras de l'adolescent. Celui-ci sentit pour la deuxième fois de grands yeux se river aux siens. Un sourire naquit sur le petit visage parfait.
- Il t'aime bien, on dirait. Tu es chanceux. Il n'est pas tout le temps très sociable. Elle rit. Surtout pas avec Charley !
Vincent répondit au sourire avec joie.
- Il a quel âge ?
Maddie cessa tout net de rire.
- Sept mois.
- Sept mois ? Vincent blêmit. Tout comme...
La jeune femme reprit le poupon, le serra contre elle ; il se mit à rechigner.
- Oui. En effet.
- Mais je croyais...
- Oui ?...
- Qu'elle l'avait donné en adoption...
- Tes souvenirs sont bons. Son était calme. C'est ce qu'elle a fait. J'ai adopté l'enfant, avec l'aide d'Armand.
- Il est donc le fils de... Pâle, Vincent pointa la photographie.
- Oui. Elle berça Théo, tendre. On ne choisit pas ses parents...
- Pourquoi l'as-tu pris ? Il ne pouvait pas l'élever, lui ?
- Non. Il avait ses raisons...
- Comme comment l'expliquer à sa légitime, oui !
- Entre autres.
Vincent regarda l'enfant, qui jouait avec les doigts de sa mère adoptive.
- Il y a le meilleur et le pire de l'humanité dans cet enfant.
- Et le meilleur viendrait d'elle ? Maddie fit la moue, sceptique. Tu ne vois plus avec les yeux de la raison, mon pauvre garçon...
Il ignora son commentaire.
- Quand elle me regarde, quand elle me sourit, on dirait que tout m'est possible. Rien n'est trop beau, trop grand, trop difficile. Il eut un sourire rêveur. Une part de moi est persuadée qu'elle est mon âme soeur...
Maddie hocha la tête, effleura des lèvres l'oreille de Théo.
- Excuse-le : il est amoureux, ce sôt... chuchota-t-elle au bébé qui se remit à sourire.

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