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mercredi 12 mars 2008

Théorie de la quête identitaire assidue

L’ère moderne est l’ère de l’identité. L’identité sociale. L’identité culturelle. L’identité et le « moi » psychanalytique. L’identité trouvée. L’identité volée. L’identité copiée.
Toujours et éternellement cette même question en arrière-plan : qui sommes nous ?
Sommes-nous seulement capables de répondre à cette question ? Cette recherche nécessite-t-elle des mois ? des années ? des décennies ? Ou, voire, une vie entière de réflexion ?
Le conte d’aujourd’hui s’intitule : « La quête de Lucille Lachance ».

Lucille Lachance avait été, depuis son enfance, une personne pleinement, et naïvement, heureuse. Elle ne s’était jamais posé de questions sur ses choix existentiels, sur quel chemin prendre dans la vie, sur sa propre identité, sur sa propre personne. Il faut dire que sa mère, brave femme, l’avait élevée selon le principe qu’une femme heureuse est une femme qui réfléchit le moins possible.
Il faut également ajouter que la vie, ou, plus précisément, son mari, ses parents, ses amis et ses enfants s’étaient toujours chargés de réfléchir et de prendre les décisions à sa place. Ses parents voulaient qu’elle devienne enseignante ; elle est devenue enseignante. Son mari, Roger Bonenfant, désirait qu’elle laisse son emploi pour rester à la maison dans le but de prendre soin des enfants ; elle est devenue mère au foyer. Sa vieille mère a souhaité qu’elle ne la laisse pas tomber, malgré son sale caractère de mégère – et son tempérament très décidé, en dépit de ses propres conseils – et ses remontrances régulières ; Lucille Lachance l’a accueillie dans sa maison et a pris soin d’elle jusqu’à la fin.
Bref, Lucille Lachance était une sotte heureuse. Aucune anxiété, aucun tracas, aucune réflexion existentielle ne la tenaient réveillée jusqu’aux petites heures du matin.
Non.
Tout était bien clair, dans la tête de Lucille : elle était la fille de ses parents, l’épouse de son mari, la mère de ses enfants, l’amie de ses amies, la maîtresse de son chien, etc., etc.
Mais qui était-elle, elle, en dehors de ces titres familiaux, amicaux, filiaux, et, autrefois, professionnels ?
Elle ne se posait même pas la question.
C’était le vide dans son esprit. On aurait pu croire que seules quelques mouches résidaient dans sa tête innocente.
Ses amies, tout en ne la comprenant pas, l’enviaient. Les inconnus la considéraient comme une créature provenant d’un autre univers.

Bien entendu, cela ne pouvait durer.
Où aurait été le plaisir – quelque peu sadique – sinon ?

Donc, Roger et Lucille eurent cinquante ans…
… et ce fut à ce moment précis que la vie de Lucille s’écroula.
Cela commença par la mort de Brutus, son chien ; elle perdit alors son premier titre. Suivit le décès de sa mère. Ses enfants, Frédéric et Alexandra, qui quittèrent la maison familiale. Une amie d’enfance qui partit vivre à l’étranger.
Enfin, Roger rencontra une superwoman de vingt ans sa cadette, belle, brillante, décidée, avec un esprit libre et engagé… Bref, tout le contraire de la pauvre Lucille ! La tentation fut trop grande et il partit à son tour…
… laissant seule derrière lui une Lucille…
… qui venait, en quelques semaines, quelques mois, de perdre tous les titres qui lui permettaient auparavant de se définir.
En plus, n’ayant plus personne pour prendre les décisions à sa place, pour la première fois de sa vie, elle se retrouvait maîtresse de son propre destin.
Et elle se mit à réfléchir.
Une question, inévitable, se mit à la torturer, et elle eut envie de la crier sur les toits à tue-tête : QUI SUIS-JE ?
Qui suis-je, maintenant que je ne suis plus la fille de mes parents, l’épouse de mon mari, la mère constamment présente dans la vie de mes enfants, la maîtresse de mon chien ?
Elle était une femme.
Déjà un début.
La réponse du miroir fut décevante : elle était une femme, certes, mais pas très belle, pas très mince, grisonnante, légèrement poilue, avec des oreilles décollées et des yeux de porcin.
Un vieux whippet poilu abandonné dans le fond du frigo, voilà ce qu’elle était. De quoi envisager sérieusement la chirurgie plastique…
Mais peut-on uniquement se définir par son apparence extérieure, surtout si elle est aussi peu reluisante ?
Elle demanda conseil aux copines. Celles-ci s’étonnèrent, se questionnèrent entre elles, puis ricanèrent.
Excellente nouvelle : Lucille était humaine !
Après avoir bien rigolé - et cessé complètement d’envier la décontraction de Lucille - elles lui conseillèrent différentes méthodes pour se connaître : les magazines féminins, les tests de personnalité et de QI, les manuels de psychanalyse, les livres de psycho-pop, l’astrologie occidentale, chinoise, amérindienne…
Et la quête de Lucille débuta.
Elle qui n’avait jamais fait d’insomnie, elle se mit à dormir une nuit sur quatre par cause d’anxiété !
Elle apprit qu’elle était Poissons ascendant Capricorne, qu’elle était d’un style vestimentaire à la fois « classique » et « artiste » (une manière polie de lui dire qu’elle était une débraillée qui espérait, vainement, de faire chic), qu’elle était de nature introvertie et légèrement bonasse, qu’elle souffrait d’un complexe d’Œdipe latent… et qu’elle avait le QI d’un poisson rouge.
Elle lut des centaines de livres, passa des heures devant la télévision, écouta des milliers de chansons, dans l'unique but de connaître quels étaient ses goûts en matière de « culture » (du moins, si l’on catégorise la télé réalité comme étant de la culture…).
Tout était nouveau pour elle ; mis à part son identité, il y avait aussi les comptes à payer, la décoration de la maison à choisir, l’emploi à trouver pour pouvoir tout payer…
Elle alla voir un psychologue…
… qui portait malheureusement le nom de Louis Lesage…
Comme il fallait s’y attendre, il se moqua d’elle.
- Qui suis-je, docteur ?
Il cessa de rire au bout de vingt minutes.
- Vous vous fichez de moi ?!
- Non.
- Eh bien, vous êtes une femme ! dit-il, hilare. Même si on pourrait en douter…
- Mais encore… ?
- Souhaitez-vous ma franchise… ou de pieux mensonges ?
- Votre franchise !
- Bon… Il la scruta dédaigneusement de la tête aux pieds. Premièrement, je comprends pourquoi votre mari vous a larguée : vous voir me rend heureux d’être célibataire. Deuxièmement, vous êtes poilue, vous avez des yeux de veau inexpressifs, et un tantinet niais, vos cheveux sont tellement sales qu’ils tiendraient en brosse sans le moindre gel… Troisièmement, mes honoraires sont de trois cent dollars de l’heure ; refaire la décoration, de nos jours, ce n’est pas donné !
Il ne put s’empêcher de caresser tendrement, avec un soupir de regret, le bras de son fauteuil.
Même si Lucille Lachance, devenue Lucille Lapoisse, ne réfléchissait par elle-même que depuis quelques semaines, elle décida qu’il valait mieux, pour son estime personnelle, et son identité fraîchement acquise, ainsi que pour son portefeuille, de ne pas retourner voir ce Louis Lesage. Elle comprenait maintenant mieux l’air traumatisé que prenaient ses copines en prononçant ou en entendant le nom du soi-disant spécialiste de l’esprit humain.
Lucille poursuivit bravement sa quête.
Elle se rendit compte qu’elle aimait le noir, que Céline Dion lui tapait sur les nerfs, qu’elle préférait les chats aux chiens, et qu’elle aurait probablement plus d’affinités sexuelles avec un Taureau qu’avec un Bélier.
Elle se moquait du fait que ses amies la délaissèrent peu à peu ; celles-ci la trouvaient plus « intéressante », et, surtout, plus revalorisante, lorsqu’elle était sotte et influençable.
Elle suivit des cours pour devenir infirmière.
Ses enfants s’étonnèrent de sa transformation, mais s'en réjouirent pour elle.
Cependant, il y avait un hic : que faire de cette inquiétude qui la rongeait constamment ? De ce soucis de performance ? De son anxiété quant aux décisions à prendre aujourd’hui ? demain ?
Était-ce mieux d’être sotte et définie selon les autres, ou bien d’être éclairée sur soi-même, tout en étant terrorisée par la complexité humaine ? par la complexité de la vie ?

Un beau jour, en faisant son marché, elle eut le coup de foudre pour un comptable à la retraite, Alain. Il était séparé, avait trois enfants… Un choix s’offrit à elle ; elle choisit l’option de la facilité.
En d’autres mots, elle retomba.
Elle devint la conjointe d’Alain, la belle-mère des enfants de ce dernier, la bru d’une vieille snob acariâtre, la maîtresse d’un nouveau chien, etc., etc.
Elle quitta son nouvel emploi, son ancienne maison, son identité fraîchement, mais durement acquise. Ses anciennes copines revinrent. Ses enfants, exaspérés, se promirent mutuellement de ne jamais lui ressembler. Louis Lesage, qui en entendit parler par le bouche-à-oreille, ricana deux fois plus, mais, malheureusement, ne mourut pas de rire.
Le cerveau de Lucille Lachance s’éteignit, tout comme s’éteindrait bêtement un ordinateur.
Elle redevint pleinement heureuse, se contentant de vivre une vie qu’on choisissait pour elle…

Le bonheur est-il dans l’ignorance du soi et du monde qui nous entoure ?
Ou les craintes, le stress, les angoisses sont-ils des maux nécessaires pour vraiment vivre ?...

3 commentaires:

Guillaume Voisine a dit...

Toujours aussi sadique, ce Louis Lesage ;)

(Fait étrange : le mari de Lucille change de nom, passant de Roger à Gaston...)

Perséphone a dit...

Je viens de le corriger. :p

Perséphone a dit...

Eh oui, toujours aussi sadique ! Je suppose que c'est ça qui fait son charme. ;)