- Comment allez-vous, aujourd’hui, Madame Hardman ?
« Parfois, les gens que nous aimons plus que tout au monde nous quittent prématurément », avait dit le prêtre. « Nous aurons beau chercher une Justice sur cette Terre, Dieu décidera toujours du destin de chacun, et même de celui des plus petits d’entre nous qui commençaient à peine leur chemin dans la vie ».
- Comment je vais ? Elle haussa sarcastiquement un sourcil parfaitement épilé. Vous me demandez comment je vais ?
- Oui. Comment allez-vous ? Répondez franchement Félicia. Cela ne vous servira à rien de me mentir.
« Plutôt crever que de continuer à croire en un Dieu pareil », avait alors dit tout haut Félicia. Le prêtre, qui la connaissait depuis sa plus tendre enfance, parut choqué, voire blessé. « Dieu vous aidera à passer à travers cette épreuve » avait-il dit de sa voix de je-sais-tout, alors qu’en fait, il n’en savait rien. Rien à rien. « Ah bon ? Il m’aidera ? Tout comme il m’a aidée jusqu’à maintenant ? Je suis très impressionnée, Monseigneur. Très, très impressionnée ».
- En fait, docteur Marcus, je crois que je vais comme je devrais aller dans pareille occasion… Elle joua avec sa bague fiançailles.
- Et comment devriez-vous vous sentir dans pareille occasion ?
- Donc, si je comprends bien, je vous paie pour que vous me répétiez exactement ce que je vous dis ?
- Le sarcasme ne vous mènera à rien, Félicia. Et vous le savez.
- J’ignore pourquoi vous me dites ça. Il m’a si bien servi, jusqu’à aujourd’hui… Elle soupira.
- Et votre mariage, comment se porte-t-il ?
Elle éclata d’un rire sans joie.
- Mon mariage ? Comment il se porte ? Oh ! Mais il se porte très bien, en dépit du fait que mon mari continue à fréquenter sa si charmante maîtresse : la bouteille. Elle regarda le bout de ses souliers. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour être une bouteille de vodka, ces derniers temps…
- Si je comprends bien, votre époux refuse toujours de partager sa peine, c’est ça ?
- Quel devin vous êtes ! Elle fit la moue en voyant son air courroucé. D’accord, d’accord. J’arrête mes sarcasmes. Elle croisa les jambes. Oui, Philippe s’enferme toujours dans son mutisme. Oui, je donnerais tout pour qu’on puisse seulement… pleurer ensemble, vous comprenez ? Pour qu’on puisse vivre ensemble cette épreuve au lieu… de vivre sur deux planètes différentes ! Pourtant, nous sommes dans le même bateau, mais… Philippe… Philippe a conservé ses illusions jusqu’au bout, vous voyez.
« Elle s’en sortira, Félicia », avait-il dit, à genoux devant elle, les yeux baignés de larmes. « Elle s’en sortira. IL ne peut pas nous faire cela. IL ne peut pas ! Nous ferons tout en sorte pour qu’elle survive, pour qu’elle puisse continuer à rire ! Pour qu’elle continue à illuminer notre maison !»
- Et vous, Félicia ? Comment vous sentez-vous ? Êtes-vous en mesure de me répondre, maintenant ? D’être franche envers vous-même ?
La sollicitude non feinte du psychologue lui donnait la nausée. Elle ne voulait surtout pas être prise en pitié.
- Comment je vais… Eh bien… Elle soupira. Hier, j’ai eu une journée particulièrement crevante. J’ai passé ma journée au téléphone à essayer de trouver des contacts, du financement, de manière à ne plus dépendre de mon mari, vous voyez ? Tout sauf devenir l’une de ces femmes entretenues qui ne doivent leur réussite qu’à leurs richissimes époux et petits amis… Non. Tout sauf cela… Et lorsque je suis rentrée chez moi, je me suis fait couler un long bain, très chaud, vous savez, avec de l’huile à la lavande, des bougies… et, pendant quelques instants, je me suis demandée si me laisser submerger par cette eau chaude, délicieuse, ne serait pas une si mauvaise idée que ça ; après tout, on n’arrête pas de dire que la mort par noyade n’était pas si affreuse que ça… Oui, pendant quelques instants, cette idée m’a rendue presque joyeuse. Presque paisible. Oui, plus paisible que tous ces mois de souffrance, là, derrière mois, et aussi, devant. Un sommeil éternel…
Elle le vit inscrire quelque chose sur son carnet, agacée.
- Oh, non ! Je ne veux pas de pilules, vous m’entendez !
- Et si elles vous aidaient, ces pilules ? Le psychologue croisa ses longues mains noueuses. Il ne faut pas écouter tous ces cancans à propos des antidépresseurs, Madame Hardman.
- Même à cela ! Ce n’était qu’une « idée » qui m’est passée par la tête ! Ça ne vous vient jamais à l’esprit, vous, l’espoir d’avoir enfin la sainte paix ? Elle eut l’air soudain très lasse. De toute manière, loin de moi l’idée de devenir une sorte de martyre. Je suis une femme forte, et je demeurerai forte…
- Même les plus forts ont droit à leurs moments de faiblesse, Félicia.
- Pas moi. Elle hocha sa tête brune vivement. Pas moi ! La faiblesse, la pitié, la dépression, je laisse ça à d’autres ! Certes, j’ai mes moments de tristesse, de longs moments où tout me semble futile, inutile, où je mourrais simplement pour réentendre son petit rire flûté, sa petite voix pleine d’amour…
« Regarde, maman, le soleil que j’ai dessiné ! Tu crois que l’infirmière va l’accrocher dans le couloir ? À côté de celui des autres enfants ? » avait-elle demandé avec une petite mine. « Bien sûr, Émilie. Ton soleil est le plus beau des soleils… Il va illuminer tout l’étage ! »
- … mais je suis encore capable de me ressaisir. Je… Je veux m’en sortir sans pilules. Est-ce que vous comprenez cela ? Je veux pouvoir dire, plus tard, que j’ai réussi à passer à travers cette épreuve sans aucune « substance », et en être fière. Et… Sa voix de brisa. J’aimerais pouvoir un jour parler avec Phil d’Émilie sans qu’il se terre dans son bureau, dans ses papiers, dans sa boisson…
- Je comprends tout à fait. Il glissa l’ordonnance vers elle. Mais je préférerais quand même que vous preniez ces « substances » au lieu de succomber à vos « idées », OK ?
Félicia opina sans un mot.
-Vous savez, Félicia, il existe un processus de deuil, mais aussi plusieurs façons de passer à travers. Il y a des gens qui s’en sortent très bien, qui vivent chacune des étapes dans une période de temps relativement « normale ». D’autres gens restent bloqués à certaines étapes, en sautent, ou, pire encore, ne vivent jamais leur deuil et, malheureusement, finiront tôt au tard par littéralement « exploser ». Le psychologue se pencha vers elle. Peut-être votre mari sortira-t-il un jour de son mutisme. Peut-être que non, aussi. Certes, il pourrait toujours venir me consulter, moi, ou l’un de mes collègues, mais cela demeure dans tous les cas sa décision… Mais, vous savez Félicia, on ne peut pas exiger des gens ce qu’ils ne sont pas capables de vous donner.
- Je sais. Elle regardait distraitement les diplômes accrochés au mur. Je sais…
- Soit vous acceptez son mutisme, sa manière propre d’accepter, ou non, la mort d’Émilie, ou…
- … je ne l’accepte pas et je pars, c’est ça ? Partir pour assurer mon propre bonheur… Elle haussa les épaules, lasse. Partir où ? Je n’ai aucune amie intime, et ma famille, eh bien, elle est complètement barge… Ma mère est carrément castrante, et mon père, mon très cher père, ne pense qu’à lui, qu’à son fric, et encore qu’à lui…
- La solitude n’est pas une punition, Félicia. Ni un état. Elle n’est qu’une phase, qu’un élan, qu’un moment de répit, prenez cela comme vous voulez, mais pensez positif.
« Pensez positif ! » se dit-elle sarcastique. Elle se rappela de sa peur du rejet, alors qu’elle était toute petite, et de la tristesse qu’elle ressentait lorsqu’elle était mise à part, au secondaire. Pour Félicia Hardman, être seule relevait décidément de la punition.
- Cependant, Félicia, la décision vous appartient. Vous seule pouvez décider de la meilleure option possible.
Elle regarda l’horloge. Quinze heures.
- Encore et toujours, je serai maître de mon bateau, dit-elle, reprenant peu à peu de sa superbe.
Elle se leva, sortit son chéquier, signa, et elle fit un petit salut de la main au psychologue.
- Ne vous inquiétez pas, docteur. Vous n’assisterez pas à mes funérailles la semaine prochaine…
Et elle sortit.
***
Elle jeta ses clés sur le divan en cuir noir, regarda s’il y avait des messages sur le répondeur ; il n’y en avait aucun. Ses collègues avaient tous des familles, ses amies d’enfance étaient parties à l’étranger, et sa famille… bof ! n’en parlons pas.
Elle effleura mélancoliquement le contour métallique de sa photo de mariage. La robe était superbement blanche et virginale, Philippe était magnifiquement beau avec ses cheveux blonds comme les blés et son sourire plein de tendresse, et la journée avait été tout simplement idyllique. Idyllique, oui. Tout comme leur vie de couple, les sept premières années. Ils voyagèrent tant, la première année. Ils visitèrent tous les endroits auxquels ils avaient rêvé durant leur enfance. Ils firent l’amour dans les hôtels les plus cotés de la planète, mangèrent les meilleurs plats des plus grands cuisiniers, se baladèrent sur les plus belles plages. Et les six autres années… Six années à espérer le meilleur pour Émilie, que ce soit les hautes études, la beauté, les amis les plus gentils, les plus sincères, les plus fiables. Et lorsqu’ils apprirent qu’Émilie avait la leucémie, ils n’espérèrent alors plus qu’une chose pour leur fille : la santé. Il fallait qu’elle survive. Elle était tout pour Philippe, Philippe qui avait été si présent, que ce soit lors de ses premiers mots ou de ses premiers pas. Philippe qui avait cherché les meilleurs médecins d’Amérique du Nord. Philippe qui avait prié des heures entières. Certes, Émilie était également le soleil de Félicia, la lumière dans sa vie, mais pas au même point… Pour Philippe, Émilie avait été quelque peu une bouée de sauvage, plus que pour Félicia. Une bouée de sauvetage contre quoi? Probablement contre la cruauté de la vie, contre son injustice ; Émilie vivante, et c’était le paradis sur Terre pour Philippe. Émilie décédée, et c’était la désillusion, voire l’abîme. Il avait toujours été un garçon hypersensible. Têtu, intelligent, mais très, très sensible. Alors que Félicia, aux dires de tous, était forte. Un vrai roc de Gibraltar. Mais le roc de Gibraltar rêvait de ne plus être aussi solide, de s’écrouler, publiquement, pour montrer à tous que Félicia Hardman était, d’abord et avant tout, un être humain.
Elle espéra, pendant quelques brefs instants, que Philippe l’attendrait dans leur chambre. Qu’il lui ouvrirait grands les bras, le visage mouillé de larmes, et qu’il lui dirait, tout simplement : « Nous allons nous en sortir ensemble. Et Émilie sera fière de nous ».
Mais non. Il n’y était pas. Il s’était encore enfermé dans son bureau avec ses papiers, sa vodka et son mutisme. Seul.
Ils vivaient tous deux à la fois dans le même appartement et chacun sur une planète différente, dans deux univers parallèles.
Malgré elle, Félicia la forte laissa échapper un long sanglot et s’écroula sur le parquet parfaitement ciré.
Elle jeta ses clés sur le divan en cuir noir, regarda s’il y avait des messages sur le répondeur ; il n’y en avait aucun. Ses collègues avaient tous des familles, ses amies d’enfance étaient parties à l’étranger, et sa famille… bof ! n’en parlons pas.
Elle effleura mélancoliquement le contour métallique de sa photo de mariage. La robe était superbement blanche et virginale, Philippe était magnifiquement beau avec ses cheveux blonds comme les blés et son sourire plein de tendresse, et la journée avait été tout simplement idyllique. Idyllique, oui. Tout comme leur vie de couple, les sept premières années. Ils voyagèrent tant, la première année. Ils visitèrent tous les endroits auxquels ils avaient rêvé durant leur enfance. Ils firent l’amour dans les hôtels les plus cotés de la planète, mangèrent les meilleurs plats des plus grands cuisiniers, se baladèrent sur les plus belles plages. Et les six autres années… Six années à espérer le meilleur pour Émilie, que ce soit les hautes études, la beauté, les amis les plus gentils, les plus sincères, les plus fiables. Et lorsqu’ils apprirent qu’Émilie avait la leucémie, ils n’espérèrent alors plus qu’une chose pour leur fille : la santé. Il fallait qu’elle survive. Elle était tout pour Philippe, Philippe qui avait été si présent, que ce soit lors de ses premiers mots ou de ses premiers pas. Philippe qui avait cherché les meilleurs médecins d’Amérique du Nord. Philippe qui avait prié des heures entières. Certes, Émilie était également le soleil de Félicia, la lumière dans sa vie, mais pas au même point… Pour Philippe, Émilie avait été quelque peu une bouée de sauvage, plus que pour Félicia. Une bouée de sauvetage contre quoi? Probablement contre la cruauté de la vie, contre son injustice ; Émilie vivante, et c’était le paradis sur Terre pour Philippe. Émilie décédée, et c’était la désillusion, voire l’abîme. Il avait toujours été un garçon hypersensible. Têtu, intelligent, mais très, très sensible. Alors que Félicia, aux dires de tous, était forte. Un vrai roc de Gibraltar. Mais le roc de Gibraltar rêvait de ne plus être aussi solide, de s’écrouler, publiquement, pour montrer à tous que Félicia Hardman était, d’abord et avant tout, un être humain.
Elle espéra, pendant quelques brefs instants, que Philippe l’attendrait dans leur chambre. Qu’il lui ouvrirait grands les bras, le visage mouillé de larmes, et qu’il lui dirait, tout simplement : « Nous allons nous en sortir ensemble. Et Émilie sera fière de nous ».
Mais non. Il n’y était pas. Il s’était encore enfermé dans son bureau avec ses papiers, sa vodka et son mutisme. Seul.
Ils vivaient tous deux à la fois dans le même appartement et chacun sur une planète différente, dans deux univers parallèles.
Malgré elle, Félicia la forte laissa échapper un long sanglot et s’écroula sur le parquet parfaitement ciré.

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